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À propos de cette revue

Revue Marronnages: Les questions raciales au crible des sciences sociales

 

Pourquoi Marronnages ?

Un spectre hante le monde du XXIe siècle : le spectre de la race. Cette question constitue un enjeu social et politique majeur de l’histoire de l’humanité depuis des siècles et elle l’est toujours en ce début de siècle, en prenant la forme de régimes de racialisation différents selon les contextes historiques et géographiques. Les logiques de racialisation visant des groupes minoritaires peuvent en effet s’appuyer sur des signes variés selon le temps et l’espace : couleur de peau (racisme anti-noirs, colorisme, etc.), religion (antisémitisme, islamophobie, etc.), ethnicité (racismes anti-arabes, anti-asiatiques, anti-roms, anti-gitans, etc.), nationalité (par exemple les racismes anti-Italiens ou anti-Portugais en Suisse, en France ou en Belgique), etc. Dans le même mouvement, la construction d’une frontière raciale dessine les contours d’une blanchité (whiteness) qui assigne d’autres groupes à un statut social supérieur. Quels que soient les régimes de racialisation, ceux-ci se situent à l’intersection des rapports sociaux de classe, de genre, d’âge ou de sexualité, et ne peuvent être séparés analytiquement des autres formes de domination.

La question raciale prend une acuité particulière en ce début du XXIe siècle au travers d’au moins deux tendances historiques. D’une part, contrairement à l’idée répandue de sociétés « post-raciales », les frontières raciales tendent plutôt à se durcir à la faveur des transformations du capitalisme mondialisé, du changement climatique et de la montée en puissance des mouvements d’extrême-droite et des régimes politiques autoritaires. Ce durcissement racial passe notamment par l’élaboration et la diffusion de discours racistes, des politiques migratoires restrictives pouvant être structurées par des processus de racialisation, des techniques toujours plus perfectionnées d’identification, de surveillance et de contrôle des populations minoritaires, la répression policière de la contestation, etc. Ce phénomène global peut même déboucher sur des politiques d’internement et de travail contraint, des violences de masse, des situations d’épuration ethnique et d’apatridie favorisant le déplacement forcé des populations.

D’autre part, on assiste à un véritable antiracisme global contre les hiérarchies raciales, quelles qu’elles soient. Dans le sillage des mouvements anticolonialistes et antiracistes des siècles précédents, on observe un renouveau de la prise de conscience des racines sociales structurelles, mais aussi historiques, de la reproduction des racismes dans les sociétés contemporaines. Cette lame de fond antiraciste formule des revendications sociales et politiques fortes visant à obtenir la reconnaissance officielle des violences coloniales, une transformation  de l’espace public glorifiant la colonisation (statues, noms de rue, etc.), la restitution des pièces de musée mal acquises vers les pays ex-colonisés, des réparations de l’histoire coloniale et de la traite transatlantique, la fin des inégalités raciales qui structurent les institutions publiques ou privées et, au final, l’invention de sociétés véritablement égalitaires et inclusives. Le monde académique, lui-même structuré par les inégalités raciales de manière différente selon les niveaux nationaux et par la division internationale du travail scientifique, n’échappe pas à ce mouvement contestataire. Par exemple, les mobilisations #RhodesMustFall ou #ShutDownStem expriment la volonté de « décoloniser » l’université d’un point de vue épistémologique et méthodologique, de lutter contre les inégalités raciales au sein des universités tant aux Suds qu’aux Nords, et de se donner les moyens institutionnels (postes, enseignements, financements, etc.) pour mener des recherches sur la question raciale.

Dans le fond, ces initiatives diverses ont matérialisé des colères, des aspirations et des efforts d’organisation disséminés de par le monde, mais surtout fort anciens. L’époque donne en effet à observer une convergence grandissante des rejets – d’intensité variable en fonction des contextes – de la domination raciste (sous ses formes multiples) et de l’hégémonie occidentale dans la production des discours, des savoirs et des représentations de l’expérience humaine, irréductiblement hétérogène. Cette volonté éparse cherche à faire advenir des épistémès issues de mille endroits du monde, en un mot de désoccidentaliser les sensibilités intellectuelles et les imaginaires esthétiques.

C’est donc en s’inscrivant dans ce présent critique liant des voix des Suds et des Nords, autant que dans la conscience de l’actualité des expériences du passé, qu’est né le projet Marronnages. Dans le monde académique anglophone, il existe depuis longtemps des espaces spécialisés de discussion scientifique sur la question raciale, avec de prestigieuses revues telles que Race & Class (créée en 1959), Journal of Black Studies (1970), Journal of Ethnic & Migration Studies (1971), Ethnic & Racial Studies (1978), Ethnicities (2001), Sociology of Race and Ethnicity (2015), ReOrient. The Journal of Critical Muslim Studies (2015), Critical Romani Studies (2018), etc.

Faisant le constat du contraste avec le monde académique francophone, qui ne dispose pas d’espaces scientifiques dédiés à la question raciale (sauf Ethnies [1971-1972], Sexe et race [1985] et Études ethniques canadiennes créée en 1969), le projet Marronnages renoue à sa façon – sans bien sûr prétendre le mimer – avec une histoire intellectuelle francophone très ancienne de sortie de l’état de minorité initiée au XIXe siècle puis au XXe siècle par des intellectuels venus de l’empire français. En effet, La Revue des colonies (fondée dans les années 1830 autour de l’abolitionniste martiniquais Cyrille Bissette), La Revue du Monde noir (co-fondée par Paulette Nardal en 1931), Tropiques (créées en 1941 par Aimé Césaire, Suzanne Roussi et René Ménil) ou encore Présence africaine (fondée en 1947 par le Sénégalais Alioune Diop) ont constitué des lieux de débats centraux pour la pensée critique antiraciste faisant dialoguer poètes, écrivains et universitaires de toutes disciplines. Ces références anciennes visent moins à faire de la question noire l’étalon d’analyse de la question raciale qu’à rappeler l’importance historique – marquée par la géographie de la colonisation esclavagiste européenne – d’une traduction intellectuelle critique dans un contexte francophone ; en l’occurrence, l’empire français. Or cette tradition intellectuelle critique ne s’est jamais traduite par la création de revues académiques francophones de sciences sociales. Telle est l’ambition de Marronnages.

Dans un monde où la polyphonie des voix critiques de l’injustice, des inégalités et de la domination raciale peine à se faire entendre, alors même que ce monde est sans doute plus inter-relié qu’en aucune période antérieure de l’histoire, Marronnages veut offrir une incarnation académique à des traditions critiques étouffées. La métaphore conceptuelle et historique du « marronnage » n’est pas anodine. Elle renvoie aux espaces non-gouvernés et non-gouvernables, que l’on retrouve dans plusieurs espaces géographiques (bled-es-siba au Maghreb, etc.). Tout en revendiquant l’exigence des outils des sciences sociales pour une revue scientifique, cette métaphore dit aussi l’échappée ambitieuse à l’écart des injonctions normatives – qu’il s’agisse des querelles d’écoles ou des carcans disciplinaires – qui asservissent la conscience et la pensée, bref qui étouffent l’imagination intellectuelle. Aussi, Marronnages entend-elle faire vivre dans la production du savoir scientifique ce que l’écrivain Édouard Glissant, décrivant les ruses inventives des esclaves marrons épris de liberté, a appelé « un marronnage créateur ».

 

Qu’est-ce que Marronnages ?

Marronnages se positionne plus spécifiquement comme une revue francophone de sciences sociales consacrée à l’analyse de la race, des racismes et de l’ethnicité dans le monde contemporain. Elle vise à offrir un forum académique interdisciplinaire à des recherches inédites au croisement de la sociologie, l’anthropologie, l’histoire, la science politique, l’économie et la gestion, la géographie, la théorie sociale, les études de genre, les sciences juridiques, les sciences de l’environnement et la psychologie sociale.

Marronnages favorise la publication de travaux de recherche originaux tant du point de vue théorique qu’empirique. Dans le sillage de la perspective marronne des esclaves en fuite, la revue participe à la critique des différentes formes de pouvoir et de domination (économique, sexiste, raciste, hétéronormée, etc.) et à l’imagination d’alternatives émancipatrices concrètes. Face aux nationalismes épistémiques, la revue promeut des choix épistémologiques décentrés, soucieux des points de vue minorisés (études féministes, postcoloniales, décoloniales, culturelles, théories critiques de la race, etc.) et mettant en lumière les non-objets, les angles-morts et les non-dits de la question raciale. Face aux nationalismes méthodologiques, la revue promeut des méthodologies quantitatives et qualitatives (ethnographie, entretiens, archives, statistiques, normes juridiques, etc.) et une approche comparatiste qui prennent à bras le corps les conditions inégalitaires de production du savoir et font preuve d’une véritable réflexivité. Les espaces académiques sont en effet traversés par des relations de pouvoir participant à l’invisibilisation ou à l’exploitation sans reconnaissance des recherches passées et présentes produites par les académiques minoritaires, qu’ils·elles aient émigré des pays des Suds ou qu’ils·elles soient né·e·s et aient étudié dans le Nord. La revue souhaite ainsi rendre visible et ouvrir un espace de discussion à la « présence des Suds » dans les mondes académiques francophones.